Histoire érotique : celui qui regardait, et la lampe restée allumée
Il en avait parlé le premier, un soir d'hiver, en regardant ailleurs. Elle a mis trois semaines à répondre, et elle a répondu avec ses propres conditions. Le soir venu, près du fauteuil, il restait une lampe qu'il suffisait d'éteindre pour que tout s'arrête.
Ce n'était pas une surprise, c'était une conversation
Je m'appelle Adrien, j'ai quarante et un ans, et pendant longtemps j'ai gardé pour moi une image que je n'arrivais pas à ranger. Hélène et moi vivons ensemble depuis onze ans. Je l'aime d'une façon très simple, très quotidienne, et c'est justement pour cela que l'image me dérangeait : je me voyais, assis un peu en retrait, la regarder être désirée par quelqu'un d'autre. Pas trompée. Regardée, choisie, heureuse, sous mes yeux.
Avant d'ouvrir la bouche, j'ai lu deux soirs de suite comment on parle de ce fantasme sans que ça sonne comme une demande. Le conseil tenait en peu de mots : à froid, loin du lit, et en acceptant d'avance que la réponse soit non.
Alors je l'ai dit un dimanche, en épluchant des clémentines. Hélène n'a pas ri et ne s'est pas fâchée. Elle a posé son couteau.
« Tu veux que je le fasse pour toi ?
— Non. Je veux savoir si ça existe aussi quelque part chez toi. Et si ça n'existe pas, on range ça et on n'en parle plus. »
Elle n'a rien répondu ce jour-là. Elle y est revenue d'elle-même, une semaine plus tard, puis encore une fois, avec des questions de plus en plus précises. Qui ? Où ? Et moi, où serais-je ? La troisième semaine, elle a dit oui, et elle l'a dit en comptant sur ses doigts : « Chez nous, pas ailleurs. Quelqu'un que j'aurai choisi, et que nous aurons vu plusieurs fois. Et je peux tout arrêter quand je veux, même au dernier moment. »
C'étaient ses conditions. Je les ai trouvées plus belles que mon fantasme.
Le loup de dentelle, et pourquoi elle l'a choisi

Raphaël, quarante-quatre ans, était un ancien collègue d'une amie d'Hélène, divorcé depuis longtemps, drôle sans jamais forcer. Nous l'avons vu trois fois, autour d'un verre, en terrasse puis chez lui. La troisième fois, c'est Hélène qui a posé la question, et c'est lui qui a demandé un temps de réflexion. Il est revenu avec ses propres limites. Cela m'a rassuré plus que tout le reste.
Une semaine avant la date, elle a déballé trois masques sur le lit. Je ne savais pas qu'elle les avait commandés. Elle les avait trouvés parmi les masques vénitiens, et elle voulait mon avis, ce qui m'a surpris.
Le premier était un simple voile de fine dentelle noire qui se pose sur les yeux. Elle l'a essayé, a tourné la tête vers moi, et l'a retiré aussitôt. Elle venait de lire ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit plus, à travers un masque. « Il réduit la vue. Moi, je veux te voir. » Le deuxième, en vinyle, tenait par de petits adhésifs posés sur la peau, sans ruban ; elle l'a trouvé joli et trop léger, comme un accessoire de soirée déguisée.
Le troisième était un loup vénitien rigide, habillé de dentelle noire, avec une fleur sur le côté et deux longs rubans de satin. Elle l'a noué derrière sa tête, s'est regardée dans le miroir de l'armoire, et j'ai compris avant qu'elle ne le dise.
« Ce n'est pas pour me cacher de lui. Lui, il m'a déjà vue. C'est pour toi. Je ne sais pas si je serai capable de soutenir ton regard sans quelque chose entre nous deux. »
Elle a gardé le loup. Les deux autres sont restés dans leur boîte.
Trois règles, un fauteuil et une lampe
Le samedi soir, Raphaël est arrivé à vingt heures avec une bouteille de vin qu'aucun de nous n'a vraiment bue. Nous nous sommes assis tous les trois dans le salon, et avant toute autre chose, chacun a dit sa règle à voix haute. Nous en avions parlé avant, mais il fallait qu'elles soient prononcées devant les trois.
Celle d'Hélène, d'abord, qu'elle a dite en regardant Raphaël : « Le préservatif, du début à la fin. Et si je dis stop, c'est stop, sans question. » Raphaël a hoché la tête et a ajouté la sienne, qui m'a étonné par sa précision : « Pas de photo, pas de téléphone dans la pièce. Et si l'un de vous deux change d'avis, je rentre chez moi, et on reste amis. »
Il y a eu un silence, pas désagréable. Hélène triturait le ruban du loup posé sur ses genoux, Raphaël faisait tourner son verre sans boire, et moi je découvrais qu'une règle dite à voix haute ne ressemble pas du tout à une règle qu'on a pensée seul. Elle devient un engagement envers les autres. Je me suis rendu compte qu'il me restait à dire la mienne, et que je l'avais préparée avec plus de soin que tout le reste.
La mienne tenait dans un objet. Hélène avait approché le fauteuil de lecture du coin de la chambre, là où je m'installerais, et à côté du fauteuil il y avait la petite lampe à abat-jour crème que nous allumons pour lire.
« Tant que la lampe est allumée, on continue. Si je l'éteins, tout s'arrête. Pour moi aussi, ça doit exister. »
Personne n'a trouvé ça ridicule. Hélène a pris ma main. Raphaël a dit : « C'est une bonne règle. Tout le monde voit une lumière qui s'éteint. » Il avait raison : c'était un signal que je n'aurais pas à prononcer, et qu'ils ne pourraient pas manquer.
Trois tailles, parce qu'on ne demande pas ça au premier verre
Sur la table de nuit, Hélène avait tout préparé l'après-midi, avec le soin qu'elle met à préparer un dîner pour des amis. Et c'est là que j'ai découvert qu'elle avait pensé à une chose à laquelle je n'avais pas pensé du tout.
À côté d'une boîte de préservatifs ultra-fins, elle avait posé un petit kit à trois tailles, avec son mètre ruban. J'ai levé un sourcil. Elle a haussé les épaules.
« Tu voulais que je lui demande sa taille, au premier verre ? J'ai lu que la bonne mesure, c'est la largeur, pas la longueur, et qu'un modèle trop large glisse. Alors j'ai pris de quoi ne rien demander. »
Elle avait raison, une fois de plus. Parmi les préservatifs qu'elle avait comparés pendant une soirée entière, elle avait retenu des modèles neufs, scellés, que personne n'aurait à sortir d'une poche. Elle avait même noté, sur un coin de papier glissé dans la boîte, la phrase d'un guide pour choisir ses préservatifs : un préservatif neuf pour chaque partenaire, à chaque fois.
Le flacon de lubrifiant à base d'eau était à côté, de ceux qui restent compatibles avec le latex. Hélène avait vérifié la mention sur l'étiquette. Rien de tout cela n'était romantique, et pourtant, en voyant cette table de nuit, j'ai ressenti une tendresse immense : elle avait fait de mon fantasme une chose sûre.
Ce que j'ai vu, et ce que je n'attendais pas
Je me suis assis dans le fauteuil. La lampe faisait un rond de lumière chaude sur mes genoux et laissait le lit dans une pénombre dorée. Hélène a noué les rubans du loup, s'est tournée vers moi, et a attendu que je fasse oui de la tête.
Raphaël s'est approché d'elle sans hâte. Il lui a demandé, à voix basse mais assez fort pour que j'entende : « Je peux ? » Elle a dit oui. Puis elle a cherché mes yeux à travers la dentelle, et j'ai dit oui aussi.
Je ne raconterai pas tout. Je me souviens de sa main à lui défaisant la fermeture de la robe, lentement, comme on ouvre une lettre qu'on n'est pas sûr d'avoir le droit de lire. Je me souviens du bruit du tissu sur le parquet, du rire bref d'Hélène quand un ruban s'est pris dans ses cheveux, et du silence qui a suivi.
Et je me souviens de la jalousie. Elle est arrivée comme une vague froide, au moment exact où Hélène a fermé les yeux sous le masque. J'ai regardé la lampe. Ma main s'est posée sur l'interrupteur. Je l'ai laissée là, sans appuyer, le temps de respirer.
C'est Hélène qui a rompu ce moment. Elle a tourné la tête vers le fauteuil, vers la lumière, vers moi, et elle a demandé : « Ça va ? » J'ai répondu oui. Et c'était vrai, d'une manière que je n'avais pas prévue. Ce que je voyais, ce n'était plus un autre homme avec ma compagne. C'était son visage à elle, à moitié caché par la dentelle, qui s'éclairait d'une joie que je lui connaissais et que je n'avais jamais regardée de l'extérieur.
La vague froide s'est retirée. Il est resté quelque chose de chaud, de très étrange, qui ressemblait à de la fierté. Ma main a quitté l'interrupteur et ne l'a plus touché de la soirée.
Le soir d'après, rien que nous deux

Raphaël est reparti un peu avant minuit, après un verre d'eau et une accolade maladroite. Le lendemain matin, il nous a envoyé un message de deux lignes pour savoir si nous allions bien, tous les deux. Hélène me l'a lu à voix haute. Ça aussi, ça faisait partie de ses conditions sans qu'elle ait eu à les écrire.
Le dimanche, nous avons à peine parlé de la soirée. Nous avons marché longtemps au bord du canal, en nous tenant la main comme au début, et chaque fois que l'un de nous commençait une phrase, l'autre la terminait par un sourire. Hélène m'a seulement demandé si j'avais eu envie d'éteindre. J'ai dit la vérité : une fois, dix secondes. Elle a hoché la tête, comme si c'était exactement la réponse qu'elle espérait. Nous avons dîné tard. C'est le soir suivant, le lundi, qu'elle a rallumé la petite lampe de la chambre et qu'elle m'a tendu la main.
Cette fois, il n'y avait personne dans le fauteuil. Il y avait, sur la couette, un paquet qu'elle avait commandé en même temps que les masques et qu'elle ne m'avait pas montré : un vibromasseur de couple, de ceux qui se portent pendant l'amour et que l'on sent tous les deux à la fois. Elle l'avait trouvé parmi les vibromasseurs pour couple, après avoir lu comment en choisir un qui reste en place quand on bouge.
« Samedi, c'était ton regard, a-t-elle dit. Ce soir, c'est à nous. » À côté du paquet, il y avait aussi un jeu de plateau pour deux, avec son dé et ses cartes de rendez-vous. « Celui-là, c'est pour quand on aura envie de parler de samedi en riant. Une autre fois. »
Ce soir-là, c'est moi qu'elle regardait à travers la lumière, sans masque. Et j'ai compris que je n'avais pas eu envie de la voir avec un autre : j'avais eu envie de la voir heureuse, et d'en être le témoin.
On croit que celui qui regarde attend quelque chose des autres. Moi, j'attendais une lumière que je pouvais éteindre. Je ne l'ai pas éteinte, et c'est pour cela que j'ai tout vu.
À lire ensuite
Ce qui se prépare avant de se regarder
Une taille qui convient, un masque qui laisse voir : les détails d'avant rendent le reste plus simple. Voir les préservatifs ou les masques vénitiens.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le candaulisme ?
Le candaulisme désigne le plaisir de regarder, ou de savoir, son ou sa partenaire vivre un moment intime avec une autre personne, avec l'accord de chacun. Le mot vient du roi Candaule, dans un récit d'Hérodote. Ce qui le distingue d'une infidélité, c'est que rien n'est caché : les trois personnes savent, ont choisi et fixé les limites avant.
Le candaulisme est-il une forme d'infidélité ?
Non, pas au sens où on l'entend d'habitude. Une infidélité repose sur le secret ; le candaulisme repose sur une décision prise à deux, puis acceptée par une troisième personne. Il peut pourtant blesser si l'un des deux a dit oui pour faire plaisir à l'autre. C'est pourquoi la conversation d'avant compte davantage que la soirée elle-même.
Comment parler d'un fantasme candauliste à son partenaire ?
À froid, loin du lit, et en le présentant comme une envie plutôt qu'une demande. Dire ce qui attire, écouter ce qui inquiète, et accepter qu'un non soit une réponse complète. Beaucoup de couples en parlent plusieurs fois, sur plusieurs semaines, avant de décider quoi que ce soit, et certains décident que le fantasme restera un fantasme.
Quelles règles fixer avant une première expérience à trois ?
Peu de règles, mais claires et dites à voix haute devant la troisième personne : ce qui est permis, ce qui ne l'est pas, le préservatif systématique avec elle, et la façon d'arrêter. Chacun des trois doit pouvoir mettre fin au moment sans se justifier. Une règle ajoutée pendant la soirée se négocie mal : mieux vaut la poser avant.
Comment arrêter une scène à trois sans créer de malaise ?
En convenant d'un signal avant de commencer, visible ou audible par tous : un mot, un geste, une lumière qu'on éteint. Le signal n'appelle aucune explication sur le moment. On se rhabille, on boit un verre d'eau, et la conversation vient plus tard, à deux. Un signal qu'on n'utilise pas reste utile : il rend le oui plus libre.
Faut-il utiliser des préservatifs lors d'un plan à trois ?
Oui, avec toute personne extérieure au couple, du début à la fin, et un préservatif neuf à chaque changement de partenaire. La taille compte : un modèle trop serré gêne, un modèle trop large glisse. Un kit de plusieurs tailles évite la question le soir même, et un lubrifiant à base d'eau reste compatible avec le latex.
Que faire si la jalousie arrive pendant ou après ?
L'accueillir comme une information, pas comme une faute. Elle dit souvent ce qu'une règle n'avait pas prévu. On en parle à deux, le lendemain, sans reproche, en cherchant ce qui l'a déclenchée. Certains découvrent au contraire la compersion : la joie de voir l'autre heureux. Les deux peuvent coexister, et aucun des deux n'oblige à recommencer.










